De la démocratie en général et de Mediapart en particulier

Je m’étais pourtant juré de ne pas traiter de politique jusqu’au 26 août : vacance de la pensée. Hélas, Mediapart veillait. Et puisque je m’y remets, laissez-moi râler à contre-courant des baïnes médiatiques.

Rugy…

Je n’ai pas d’affection particulière pour Monsieur de Rugy. Je peux même avouer que je n’ai guère de considération pour qui change de crèmerie en fonction des portefeuilles disponibles. D’obscur député dont l’élection ne fut due qu’à un contrat de dupes en 2012 à ministre d’Etat en 2018, son ascension date d’une trahison en 2017. Sa démission ne me peine pas.

L’Hôtel de Lassay est le plus bel hôtel particulier de Paris. Sa cave était réputée pour être la plus somptueuse. C’est qu’occupa longtemps la présidence de l’Assemblée nationale, Jacques Chaban-Delmas, maire de Bordeaux. Tout comme au Palais Rohan, Chaban se faisait un devoir de servir à sa table les plus grands crus de Bordeaux, étant ainsi leur premier et prestigieux ambassadeur. Quoi de plus logique sachant, de surcroît, qu’achetés jeunes et en grande quantité, ils bénéficiaient de prix très favorables, loin, très très loin du prix fort énoncé : échange de bons procédés. La tradition s’est poursuivie et c’est heureux. Pousser des cris de vierge effarouchée parce qu’à la table du quatrième personnage de l’Etat on sert un grand Sauternes ou un grand Pomerol, c’est oublier que le vin est le deuxième secteur d’exportation de produits français sans lequel la viticulture… l’agriculture… le chômage… la balance commerciale… l’image de la France… les investissements dans les châteaux du bordelais… etc. S’il y a bien des tables où ces grandes bouteilles doivent être ouvertes, c’est bien celles des hauts lieux de l’Etat. A condition qu’ils soient bien occupés.

Reste la liste des convives, et là, nous sommes d’accord : exit Rugy.
Mais on a tout mélangé. Des photos choisies, volées, sans contexte, ont fait le scandale : l’acharnement dont Rugy fut la cible, relève du journalisme autant que furent impartiaux les tribunaux populaires de notre ex, bonne, saine et regrettée Union soviétique.

Plenel…

Personne, et surtout pas ses courageux confrères parisiens, ne cite, mieux, n’étudie Plenel. Pourtant Mediapart n’est que le fruit d’un système que Plenel avait inauguré à la direction du Monde dans les années 90, le Saint-Just moralisateur, inflexible et infatigable coupeur de têtes. On commence par une prétendue révélation en Une, le lendemain une autre, digne d’un entrefilet, et ainsi de suite jusqu’à ce que tombe le couperet. Cette fois, les révélations furent des photos. Ensuite on regarde les têtes de plus près : coupable ? Innocente ? On s’en moque et on le tait, l’essentiel fut qu’elles tombassent.

Souvenons-nous de la campagne que menèrent Le Monde et Plenel contre Roland Dumas. Pas un jour sans un article, pas un ! Durant des mois. Ce fut un lynchage insane, jusqu’à des révélations intimes dont une dame fit les frais, et dont je tais le nom car elle a le droit de rester dans l’anonymat qu’elle ne souhaita jamais quitter. Son nom fut jeté en pâture par Le Monde de Plenel, de telle manière qu’elle finit par écrire un livre intitulé « la Putain de la République ». Par quels tourments dut-elle passer pour en arriver là ! Ou comment assassiner l’honneur d’une femme. Dumas, de son côté, dut démissionner du Conseil constitutionnel. En correctionnelle, ce fut le non-lieu pour elle dans l’affaire des frégates et l’acquittement pour lui. Il n’y avait pas eu enquête mais prétendues révélations. Ou l’investigation à la française : on révèle d’abord, on démontre ensuite… si besoin… si on peut. Un modèle. Mais quoi ! C’était Le Monde et Plenel ! On n’imagine pas ces vénérables institutions, Plenel en était devenu une, présenter leurs excuses. Car « chez ces gens-là », on ne s’abaisse pas, Monsieur, on ne s’abaisse pas.

Pour Cahuzac ce ne fut pas mieux. Ah, certes, l’affaire s’est révélée exacte, les faits furent avérés. Et donc Plenel présenté en chevalier blanc de la vertu républicaine. Faux, faux et archi-faux ! Quand Plenel lance l’affaire, de la même manière que celle de Dumas, il n’a pas la moindre preuve de ce qu’il lance et ne détient pas les fameux enregistrements ; il écoute ce qu’on lui rapporte et se forge une conviction sur laquelle il se base pour accuser. Ce ne sont initialement que des supputations. Quand bien même, a posteriori, ne s’est-il pas trompé et sera-t-il encensé pour ce haut fait, puisqu’il eut la tête du ministre, ce qui, in fine, ne me peine pas non plus, le procès médiatique qu’il mena exclusivement à charge ne relève pas de l’enquête journalistique, encore moins de l’investigation, mais du journalisme de caniveau. Il a eu du bol de tomber juste, c’est tout. Il y a bien longtemps que Plenel n’est plus un journaliste, s’il le fut jamais, mais un calomniateur public.

l’opinion…

L’essentiel en la matière est d’avoir l’opinion avec soi. Trois photos bien prises, hors de leur contexte, disais-je, voire agrandies pour que le homard, comme le bobard, passe mieux, envoyées sur les réseaux sociaux de manière bien calculée et la chose est entendue : l’homme visé, quoi qu’il en soit, quelle que soit la vérité, est jugé, condamné et exécuté par le tribunal populaire de Facebook et de Twitter réunis. C’est imparable. Et quoi qu’il fasse par la suite, quoi qu’il dise, quoiqu’il se défende et quoi que la vérité impose, rien, rien ne le réhabilitera. Même plus besoin de magistrat, de procureur ni d’avocat, l’opinion a VU, donc elle SAIT, donc elle condamne.
La mode est au repentir public : il faut venir pleurnicher chez Bourdin, s’excuser d’avoir fauté, d’avoir osé un comportement « inapproprié », comme au bon vieux temps des séances d’autocritique de la Révolution culturelle de notre très bon, sain et regretté Mao ! C’est Xi qui doit se marrer.

… et les juges

Loin de s’émouvoir de ces procès expéditifs, la corporation des magistrats la boucle. Aucun n’a même songé à se poser la question de la déontologie de celle qui mena l’instruction totalement à charge contre Roland Dumas, magistrat dont l’impartialité fut mise en évidence quand elle, Eva Joly, fit une campagne présidentielle vert-rouge foncé en 2012. Ces mêmes magistrats du Syndicat du « mur des cons », dont le principal méfait est d’avoir une tête ou un train de vie qui ne leur revient pas. 

Récemment, et plus proche de nous, un procureur de la République s’est permis en audience : « il se passe de drôles de choses à la mairie de Biarritz ». Un émule de Plenel, probablement. Un procureur de la République sait des choses auquel cas son devoir est, pour le moins, d’ouvrir une information judiciaire. Ou il ne sait pas, auquel cas il n’en a qu’un, la fermer ! Le Parquet n’est pas Mediapart.

Et la démocratie dans tout ça ?

Elle est bien malmenée. Quand un contre-pouvoir s’érige en pouvoir sans aucune légitimité ; quand des journalistes se font accusateurs-exécuteurs publics, suivis aveuglément par leurs confrères, et que nul ne s’en émeut ;  quand la justice n’ose s’en plaindre ni rétablir le droit et ses procédures ; quand les politiques ont trop peur d’être à leur tour visés et restent cois ; quand le vote, plus haute expression de la démocratie et de la volonté populaire, est remis en cause depuis des mois par une foule qui se dit le peuple, où est la démocratie ? On la cherche, on la cherche…

Et si un jour on ne la trouvait plus ?

2 commentaires sur “De la démocratie en général et de Mediapart en particulier

  1. Très remarquable. Quel plaisir de vous lire, cher Jacques Saury, quel que soit le sujet! Quelle maîtrise de notre belle langue! J’attends votre premier essai ou roman et j’exigerai une dédicace personnalisée!
    J’aurais pu écrire mot pour mot la même chose, je parle des idées.
    Dans mes commentaires, j’ai privilégié le « à charge » contre Rugy; Peut-être trop, « à l’américaine »……
    Je déteste Plenel et sa clique et leur reconnaît « en même temps » un rôle utile.
    J’ai privilégié la moralisation de la vie publique. On n’est pas membre d’Anticor ni fondateur de RamDam 64-40 pour rien!

    Aimé par 1 personne

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