Liban : péril imminent

« Il faut que les autorités politiques se secouent parce que le pays est dans une situation dramatique » aurait dit le ministre des affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian, selon le quotidien libanais L’Orient-Le Jour (15/12/2019)

Photo RdSC

Rare ingérence d’un chef de diplomatie dans les affaires intérieures d’un pays ami. Il faut dire que rien n’est comme ailleurs au Liban qui se targue d’être la seule démocratie arabe. Sa jeune indépendance (1943) a été émaillée de violences, de tragédies et d’une guerre dite civile de 1975 à 1990. Un ambassadeur de France, Louis Delamarre y fut assassiné en 1981 et 58 soldats français périrent en 1983 dans l’attentat de l’immeuble Le Drakkar. La France est si intimement liée au Liban, que nombre de Libanais estiment aujourd’hui que leur période de plus grande prospérité et de stabilité fut le mandat français de 1920 à 1943.

Car en fait de démocratie, c’est un système féodal qui se mit en place dès l’indépendance. Quelques grandes familles s’y partagent les pouvoirs économique, politique et militaire sous un faux prétexte religieux. « Si tu dis que tu as compris la politique libanaise, c’est la preuve que tu n’y as rien compris », disent en boutade les Libanais. Depuis 1990, vaille que vaille, d’attentats meurtriers en rémissions, les  Libanais vivent dans un pays exsangue, ruiné, où coexistent de grandes misères et d’immenses fortunes. Et après avoir subi depuis 1948 la présence de réfugiés palestiniens puissamment armés, ce pays de quatre millions d’habitants accueille depuis 2011 une migration de plus de deux millions de syriens : plus de 50 % de la population ! Quelle stabilité nationale y résisterait !

Les fils électriques dans la rue. Et les climatiseurs : ça, ça marche !
Photo NS – 2017

Cette féodalité a mis l’économie libanaise en coupe réglée : trop absorbée à se répartir les postes, des plus hautes instances de l’État aux administrations les plus simples, la classe politique libanaise n’a pas condescendu à s’occuper de son peuple. Les services publics y sont inexistants, à commencer par l’armée, impuissante à régler ou empêcher quelque conflit que ce soit. Pourquoi si peu de services publics ? A cause d’une corruption à peine cachée, à quelque niveau de responsabilité que l’on soit. Pourquoi mettre en place un vrai service de distribution d’électricité alors que son absence oblige les Libanais à souscrire plusieurs contrats auprès de sociétés détenues par… les mêmes familles qui occupent tous les postes de responsabilité, de l’administration au gouvernement ? Sans parler de l’épouvantable pollution des sols et de l’eau causée par une gestion catastrophique des déchets ménagers. Au point que, l’été précédent, nous n’osâmes même pas nous laver les dents à l’eau du robinet. Pourquoi donc les actionnaires de ces sociétés mettraient-ils en place, quand ils sont au parlement et au gouvernement, des mesures qui risqueraient de les faire s’enrichir moins vite ? Ces deux exemples caricaturaux expliquent l’exaspération de la population. Elle n’est pas nouvelle, mais quelques gouttes ont fait déborder le vase, depuis maintenant deux mois.

Déjà des manifestations pour les services publics en 2009
Photo RdSC

Ces dernières heures, une féroce répression s’est abattue sur des manifestants pacifiques. Des sbires du Hezbollah s’en étaient déjà pris à eux. Cette fois ce furent les hommes de la sécurité intérieure. Il y a quatre services officiels différents et autonomes, chargés de la sécurité dans ce pays de la taille exacte, au km2 près, du département de la Gironde. Sans compter évidemment les milices du Hezbollah qui ont entraîné dangereusement le pays dans le conflit syrien : soutenir Assad quand son armée a occupé le pays plus de 20 ans et que père et fils y ont commis les plus horribles crimes, quel paradoxe intenable !

Aujourd’hui le peuple libanais crie son désespoir. Désespoir de n’avoir pas accès au minimum sanitaire, de confort, de sécurité ni de stabilité. Désespoir de constater l’incurie, la vénalité et la couardise de ceux qui se proclament ses gouvernants. Désespoir d’être spolié par ses propres dirigeants corrompus. Désespoir que son indépendance lui ait été volée.

Si demain le Liban bascule à nouveau dans la violence, l’Occident ne pourra faire mine de s’en étonner.


Si on veut aller plus loin :
Denise Ammoun, Histoire du Liban contemporain, tomes 1 et 2, éd. Librairie Arthème Fayard, 1997
Jacques Beauchard, Liban mon Amour, éd. de l’Aube, 2007
Plus généralement :
Georges Corm, Orient-Occident, La Fracture imaginaire, éd. La Découverte, 2005
Amin Maalouf, Le Dérèglement du Monde, éd. Grasset & Fasquelle, 2009
Et bien sûr la somme presque définitive de
Georges Corm, Le Proche-Orient éclaté 1956-2012, 7e édition, éd. Folio Histoire, 2012
Ou plus léger :
Alexandre Najjar, Kadicha, roman, éd. Plon, 2011

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