Renaud Capuçon : plaisirs du confinement

C’est une série quotidienne de tweets qui m’amène à me répandre à nouveau en souvenirs qui jalonnèrent mes heureuses années d’activité professionnelle.

À la maison – Capture d’écran

Confiné comme nous, privé de concerts et du Festival de Pâques d’Aix qu’il dirige, Renaud Capuçon tweete tous les matins (@RCapucon), un peu avant midi, un extrait d’œuvre qu’il choisit et dédie au personnel soignant, en particulier de l’AP-HP. 

De la même manière que je le racontai pour Jean-Philippe Collard (ici), Renaud vint à ma demande faire une tournée de concerts avec le violoncelliste Marc Coppey, un peu plus avancé que lui dans le métier : « lui, c’est un grand artiste », m’avait dit de lui Renaud à la sortie de leur premier concert ; j’aime bien ce genre de réflexion insolite que peuvent avoir les artistes l’un envers l’autre. Cultures d’Automne était un festival atypique d’une centaine de spectacles, qui ne s’arrêtait que dans des villages du Pays basque et du Béarn. Nous étions en 2000. L’idée était qu’à eux deux, et en six concerts, ils interprètent les six Suites pour violoncelle et les six Partitas et Sonates de Bach. Comme je n’invite pas un artiste sans l’avoir entendu, j’allai écouter Renaud Capuçon, tout juste âgé de 24 ans, fus séduit et lui proposai le défi : toujours aller là où le concert ne va jamais mais sans aucune concession sur la qualité des œuvres.

Renaud et Marc étaient bien jeunes, période où l’on est davantage tenté par les grandes salles, les disques qui vous feront connaître, bref, la saine gestion d’une carrière débutante. Si bien que venir à Arcangues ou Baigorri ne figurait probablement pas dans le plan com de leurs agents respectifs. Peu importe, l’idée leur plut. Ils eurent la générosité immédiate de ne trouver aucun inconvénient à jouer dans les beaux combles du château de Baigorri où je leur promettais une jauge de 80 à 90 personnes maximum. Feue la Salle Pleyel leur en proposait 1.900 !

Arc de Triomphe de l’Étoile – 11 novembre 2018

Des liens forts se tissent quand on passe plus d’une semaine à vadrouiller ensemble. Renaud jouait un sublime Guarnerius (Guarnerius Del Gesù, 1698-1744) qui ne le quittait pas. Très gentiment, il propose à ma fille de 16 ans, apprentie violoniste, de venir au dernier concert avec son instrument : ils y joueraient les duos de L. Berio qu’elle avait dans les doigts. Ce qui fut fait. Sauf que… entre le deuxième et le troisième duo, d’un geste rapide passé presque inaperçu, il se saisit du violon d’Éléonore qu’il échange avec le Guarnerius ! Quel cadeau ! À la fin, radieuse, le regard illuminé : « quel son j’ai eu tout d’un coup, je n’ai jamais senti l’archet entrer dans les cordes de cette manière, c’est fou ! » Ainsi est Renaud, spontané et généreux. Autre signe révélateur : quelques années plus tard, à Pleyel où j’étais venu entendre la violoniste Janine Jansen dans le redoutable Concerto de Stravinski, je croise Renaud à l’entracte : « c’est une artiste exceptionnelle, je suis venu me faire plaisir ». On peut dire, quitte à en contrarier quelques uns, que les artistes vont rarement écouter leurs confrères et consœurs. Le voir là, déambulant incognito dans ce grand hall, m’avait surpris ; j’appréciai la simplicité de son geste.

Ainsi est ce désormais quadragénaire, sûr de son talent et de son succès, mais doté de cette humilité qui forge le doute nécessaire au grand artiste et de cette générosité qui donne le besoin de transmettre. Plaisamment, au moment où j’écris ces lignes, Sud-Ouest Dimanche publie une longue interview de lui (Séverine Garnier, Renaud Capuçon, de l’Archet à la Plume, in SOD du 5 avril 2020). Je découvre ainsi un autre talent, celui de transmettre par l’écrit dans un livre (Mouvement perpétuel, éd. Flammarion, Paris, 2020) « pour partager, transmettre et rendre hommage » : trois verbes qui disent tout de l’artiste accompli. Renaud a gardé une certaine naïveté : lire dans cette interview, à propos de la direction d’orchestre, « quand un geste de ma part a produit un immense son, j’étais à la fois excité et étonné » m’enchante. Ce garçon oublie que cela fait un moment qu’un geste de son bras produit un immense son ! Les mélomanes de la Côte basque s’en sont rendu compte dans la très belle, exigeante et trop rare Sonate de Richard Strauss en l’église de Saint-Jean-de-Luz, il y a quelques années. On ne voudrait pas qu’ému par la baguette il en oublie l’archet.

En son jardin pour célébrer le printemps

Revenons aux tweets. Il choisit les extraits offerts avec un soin pointilleux. Aux œuvres connues du répertoire, comme cet extrait du Printemps de Vivaldi joué depuis son jardin, Renaud mêle des pièces bien moins grand public comme cette œuvre de Korngold (1897-1957), qui fait partie de ces musiciens maudits dont la carrière fut cassée à la fois par le régime nazi et la doxa qui les regarda de haut, les considérant comme de « vulgaires » compositeurs de musique tonale. C’est heureux que des artistes comme Renaud Capuçon fassent connaître des œuvres et des maîtres méconnus à un très vaste auditoire, dispersé dans cette étonnante nouvelle salle de concert qu’on n’aurait jamais soupçonnée sans ce satané virus : les réseaux sociaux.

On ne peut parler de Renaud sans l’écouter un peu, tout de même ! Ici, il enregistre avec les Wiener Philharmoniker que dirige Daniel Harding, le Concerto en ré de Brahms : « Christian Ferras enregistra ce même concerto avec ce même orchestre en 1954. Je rêvais de l’enregistrer mais repoussais toujours de le faire car il faut avoir les épaules solides pour jouer Brahms ». Il y joint le Concerto à la Mémoire d’un Ange de Berg (1885-1935). On entend successivement, l’entrée du violon du 1e mouvement, un large extrait du 2e puis la presque fin (c’est frustrant de ne pas aller au bout) du 3e mouvement du Concerto de Brahms et enfin, quelques notes du Concerto à la Mémoire d’un Ange.

Capture SOD du 5 avril

N.B. 1 Fabrice Lucchini fait de même sur tweeter : il lit chaque jour une fable de La Fontaine. Un régal ! Décidément, ces réseaux sociaux sont de curieux media.

N.B. 2 L’actualité de ce vendredi 10 avril nous met à nouveau en relation directe avec Renaud participant à une célébration à Notre-Dame de Paris. Il est vrai que, généreux encore une fois, il a remué ciel et terre pour grouper autour de lui des musiciens de son rang et de ses amis pour effectuer une tournée de concerts dans les cathédrales de France au profit de la restauration de Notre-Dame. Alors, même si ce que j’écris ici est un peu hors de mon propos initial, je publie, sans même son autorisation, la superbe, puissante et terrible photo qu’il a faite ce matin : sans le savoir il rejoint ainsi mon article du jour sur les Pietà, puisqu’on voit de dos celle, du XVIIIe, du Chœur de Notre-Dame.

Le Chœur de Notre-Dame de Paris, ce vendredi 10 mars 2020 – Photo de Renaud Capuçon

Un commentaire sur “Renaud Capuçon : plaisirs du confinement

  1. Merci pour ces souvenirs. En te lisant, les miens défilent aussi ! Je te signale pour ceux qui aiment la poésie : l’éditeur Bruno Doucey nous convie sur sa page FB et sur son site à un apéro poésie tous les soirs. Avec toutes ces initiatives, on finit par n’avoir plus le temps de rien… vive le confinement (hum !)… Je t’embrasse

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