J’adore mon libraire

Mais que j’ai pu aimer mon disquaire et combien je lui dois !

Car, oui, vous l’aviez oublié, mais le disquaire fut un commerce courant dans toutes les villes. Il s’en trouvait même parfois plusieurs.

Le mien était en bas de ma rue, avenue Foch, Madame Nazeyrollas. J’allais la voir très régulièrement, quasiment toutes les semaines. Parfois j’allais droit au but, en général après une Tribune des Critiques de Disques de France Musique qui m’avait marqué. Alors c’était vite fait et je repartais avec mon trophée, sans omettre d’emporter mon bulletin de fidélité : j’étais tellement heureux chaque fois que j’arrivais à douze ; je pouvais choisir le treizième disque et partir, presque honteux, sans le payer.

Mon ami Sébastien Carrère me transmet ce merveilleux vestige

D’autres fois, je fouillais au hasard dans les bacs, lisant les textes des pochettes, et pas uniquement leur dos car, à l’époque, les disques n’étaient pas scellés, il s’agissait de vinyles 33 tours bien-sûr. Alors, selon mon inspiration du moment, mais plus souvent selon mon goût qui s’affinait de mieux en mieux, j’en tirais un que je lui présentais puis allais écouter dans une cabine tapissée d’une sorte d’épaisse feutrine, meublée d’enceintes Hi-Fi et d’un simple tabouret. Parfois je changeais assez vite et mon petit manège autour des disques recommençait. Ou au contraire je voulais en entendre davantage et lui demandais d’avancer. Il arrivait aussi que je voulusse comparer ; alors ma disquaire, avec une grande patience, suivait mes demandes et passait d’un disque à un autre, puis revenait, et avançait à nouveau. Je restais longtemps et rarement repartais bredouille découvrant le plus souvent quelque chose à déguster plus longuement à la maison. Ainsi passait mon argent de poche.

J’arrivai un jour au magasin avec une question pour Madame Nazeyrollas : qu’était donc cette FNAC dont j’avais lu le sigle dans mon mensuel Diapason ? « Je ne sais pas encore bien, me répondit-elle. En tout cas, des concurrents ». Peu d’années plus tard, arrivant à Strasbourg, je vis ma première FNAC à la Maison rouge, place Kleber. 

Bien sûr que j’adore mon libraire. Même si je ne le fréquente pas comme je fréquentai mon magasin de l’avenue Foch qui par bonheur existe toujours. Mais combien d’autres n’ont pas survécu à l’impitoyable concurrence de ces supermarchés ? Et qu’on ne vienne pas me parler de culture ! Ce sont des supermarchés qui vendent du vu à la télé, un point c’est tout. D’ailleurs, depuis que FNAC et Darty sont la même maison, on trouve davantage d’aspirateurs à la FNAC que de quatuors de Mendelssohn : c’est dire si l’art leur importe ! Et désormais ils sont Leclerc, Cultura, Carrefour, Machin et je ne sais qui encore. Amazon risque de leur faire du tort ? Ah, bon ? Ça devrait m’attrister ?

Qui, à l’époque, a défendu mon disquaire contre ces mastodontes de la grande distribution ? Qui est venu soutenir mes amies Limonaire, à Pau, quand se conjuguèrent les furieuses concurrences de la FNAC et de Leclerc qui, eux, se maîtrisèrent, pas fous, sur le dos du dernier disquaire de la ville qui ne put résister longtemps ? Qui ?

Ah ! Ils sont beaux, tous, à se repaître de ce mot culture dont ils se gargarisent, à adorer leur libraire subitement devenu essentiel – qu’on ne me la raconte surtout pas, hein ! alors qu’ils n’y foutent les pieds qu’une fois tous les deux ans pour une signature avec cocktail. Où étaient-ils, tous, quand nos disquaires crevaient la bouche ouverte sous les assauts conjugués de ces géants commerciaux ? Qui alors mena combat avec pancartes, banderoles et appel à boycott ? Qui ? Qui ?

Alors oui, j’adore mon libraire et je continuerai à le fréquenter et à le défendre. Mais qu’on arrête de m’emmerder avec ce serinage artificiel et opportuniste car, bon sang : qu’est-ce que j’ai pu aimer mon disquaire !

Fidèle au poste – Capture Google

12 commentaires sur “J’adore mon libraire

  1. Fort heureusement les Leclerc, cultura et autre FNAC n’existe pas encore à Biarritz.Mme Nazeyrollas est toujours là , fidèle et à la page.Elle vous manipule les différents ordinateurs de photos ou les modes d’emploi des appareils photos ,mieux qu’un jeune étudiant en informatique ,employé à la Fnac . Je ne parle pas des CD vous pouvez lui demander du classique , du jazz ou de la variété et même des musiques du monde, elle vous donnera les noms des différentes versions. Malheureusement si la tradition ne progresse pas pour s’adapter, elle disparaît faute de transmission. C’est ce qu’a compris Dénis Mollat à Bordeaux et il est plus radieux que jamais.
    J’aime ce style désuet de Biarritzmania qui fait penser mutatis mutandis à la nostalgie d’adolescence de Marcel Proust avec la recherche du temps perdu.

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  2. On sent Jacques que c’est du vécu ; je le partage et ô combien ! Malheureusement, c’est la marque d’une génération , même si on trouve encore d’érudits et passionnés libraires.

    Bien amicalement

    Robert

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  3. Les disquaires indépendants ont (pour l’essentiel) disparu un peu trop tôt, mais s’ils avaient survécu ils ne résisteraient pas à la lame de fond de la dématérialisation de la musique. Si les rayons CD se ratatinent à la Fnac et cie ce n’est pas seulement parce qu’Amazon vends des CD, mais aussi parce qu’on peut acheter directement des fichiers musicaux (sans même parler du piratage) et de plus en plus qu’on peut s’abonner à des services de streaming. Et il y en a pour tous les goûts.

    Paradoxalement, des disquaires renaissent… pour proposer des vinyles ! C’est en partie une mode, mais aussi le plaisir de retrouver un objet qui avait un charme que le CD n’a jamais eu (malgré sa qualité bien supérieure, car l’histoire du meilleur son du vinyl c’est un mythe). Au final va peut-être disparaître avant le vinyl 🙂

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    1. Oui, s’ils avaient survécu… Seulement voilà, ils ont disparu 20/25 ans avant la dématérialisation. La dématérialisation risque de tuer le CD, tout simplement. Avec la perte de qualité qui va avec car les formats actuels n’ont pas la qualité CD. Avec la 5G peut-être verrons-nous de nouveaux formats ? J’imagine, je n’en sais rien et n’y connais rien.
      Quant à la chaleur du son des vinyles, leur machin et tutti quanti, je suis bien d’accord avec toi, la qualité CD est infiniment supérieure et… il ne s’use pas. Le snobisme de certains (car c’en est un) ne s’arrête pas à ça. Et tant mieux si certains en profitent. Il me semble, mais sans en être certain et sans vérification aucune, que cette mode ne concerne pas la musique dite classique.

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      1. Hé hé, je suis snob, j’ai cédé à la vinylerie 🙂 ! Mais en fait non, c’est juste pour moi une nostalgie assumée quand il y a quelques années j’ai ressorti les quelques vinyles de ma jeunesse, avec l’ampli vintage (comme on dit) de mes parents. Et le plaisir d’un objet qui étonne les plus jeunes (et il en faut pour les étonner !). Et du coup j’achète de temps à temps un vinyle d’époque (pas de rééditions !). Mais oui quand on en arrive à dire que c’était le nec plus ultra et qu’on n’a pas fait mieux, en oubliant les craquements, le souffle, l’usure, et cie, ça tourne au snobisme.

        Par contre les formats numériques courants actuels ont une qualité virtuellement indiscernable du CD, même sur un bon équipement audio, du moins pour 99% des gens. Tu peux tenter de le vérifier par toi-même ici, avec des écoutes à l’aveugle : http://abx.digitalfeed.net/ . Et certains sites utilisent même des formats censés être supérieurs au CD (mais là on en arrive aussi à du snobisme, car encore moins de gens sont capables de percevoir une quelconque différence). Mais bon, le CD ne va disparaître corps et biens, il va juste devenir un marché de niche.

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      2. Sans une bonne carte son, c’est sûr. Mais la compilation des résultats (que j’avais vue, mais que je n’arrive plus à retrouver !) montrait que statistiquement personne n’arrivait à vraiment faire la différence, même parmi ceux qui disent avoir du matériel de qualité (et il faut les croire, car l’adresse de ce test en ligne tourne sur les forums audiophiles où ça ne lésine pas sur l’équipement).

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      3. je n’ai pas pu aller au bout du test, il ne fonctionnait pas. Je n’ai pu comparer que les deux premiers dont l’un m’a d’entrée éclaté les tympans… Tu sais, je ne suis pas sûr que les amateurs de très gros matos aient une oreille particulièrement fine : les différences se voient sur papier. J’ai essayé une chaîne dont le prix dépassait, pour lecteur, ampli et 2 enceintes, 500.000 € : aucun CD n’avait la qualité suffisante pour être audible. Alors, si c’est pour que toute ma discothèque paraisse toute pourrie…!

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      4. Les « audiophiles » suréquipés passent leur temps à traquer tous les défauts du son, réels ou supposés, et souvent ils ont quand même l’oreille pour ça. Ca ne veut pas dire que ce sont des mélomanes ni qu’ils ont l’oreille *musicale* :). Il faut absolument que je retrouve la compilation des résultats…

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