Louis Derbré à Biarritz ?

Face

Rafic Hariri vu par Louis Derbré

Debout, regardant la mer, dans une posture qui lui était familière, les mains dans les poches, il est comme il fut : un colosse. Physiquement, en homme d’affaires et politiquement. Rafic Hariri fut à la fois prospère pour lui-même et pour le Liban, dans une région du monde où affaires publiques et privées se confondent. La sculpture de bronze de cinq mètres de haut, commandée à Louis Derbré pour célébrer l’homme et sa violente fin, a été posée sur un carré d’herbe près du célèbre hôtel Saint-Georges, face au port, à quelques mètres du lieu où plusieurs centaines de kilos d’explosifs pulvérisèrent son convoi en février 2005.

La puissance évocatrice de l’œuvre est impressionnante en ce qu’elle fait ressentir la force du personnage, engagé dans ses affaires autant que dans sa carrière politique. Alors que de nombreux artistes libanais auraient pu être sollicités pour commémorer l’attentat qui ébranla le monde, Louis Derbré fut choisi. Un artiste français. Qui n’avait jamais rencontré Rafic Hariri. Et pourtant, l’intimité entre le sculpteur et feu son modèle est étonnante.

Derbré n’a pas attendu le drame libanais pour être un grand artiste. Non qu’il fût à la mode, ce dont il se moquait, mais parce qu’il fut un grand sculpteur. Sa renommée n’a pas de frontière.

Pile

La sculpture de Samir Kassir, de Louis Derbré, parée des couleurs du Liban le jour de son inauguration

A quelques mètres de là, dans l’écrin de fraîcheur de la place à son nom, le bronze doré de Samir Kassir s’est assis discrètement à l’ombre sur un banc de pierre, près d’un bassin et de terrasses animées. Derbré, encore lui, a sculpté le journaliste assassiné par l’explosion de sa voiture en juin 2005, comme un Socrate discourant sourire aux lèvres et argumentant de ses mains fines pour le passant qu’il convie à l’échange. Son élégance ne tient pas que de sa mise, mais de l’allure générale de l’œuvre.

Autant la représentation de Rafic Hariri est distante et hautaine, bulldozer traçant sa route, autant celle de Samir Kassir est une invitation à s’asseoir à son côté. Kassir était un intellectuel, écrivain et journaliste libre, défenseur jusqu’à la mort de la démocratie dans son pays dont la pensée s’exprimait dans les éditoriaux attendus du quotidien An Nahar.

Le Jardin Samir Kassir à Beyrouth

En s’opposant ouvertement à leur terrible voisin syrien, tous deux savaient leur destin scellé. Mais s’il n’y a d’échappatoire ni pour les hommes d’action ni pour les artistes, peut-être y en a-t-il pour leurs œuvres ? Aucune des deux sculptures ne fut ébranlée par la fantastique explosion qui ravagea Beyrouth le 4 août dernier. Toutes deux lui firent face sans trembler. 

La patrie de l’artiste, c’est le monde

Quand on lut dans la presse1 qu’une œuvre de Louis Derbré, L’Océan, serait offerte à Biarritz – on ignorait qu’il en fût habitué. Et quand bien même : « l’art n’a rien à démêler avec l’artiste », écrit Flaubert – naquit une intense joie mêlée de curiosité. Car l’artiste protéiforme Derbré pouvait sculpter dans des genres bien différents ; le traitement de la matière dans le Mémorial de la Paix d’Hiroshima n’a rien à voir avec Le Trot, par exemple, longtemps exposé place Vendôme. Et encore moins avec L’Océan, bronze doré que peu de mots suffisent à qualifier : quelle élégance, quelle finesse, quelle grâce, quelle beauté !

L’Océan

On avoue ne pas comprendre que Biarritz refuse ce don exceptionnel. Incompréhension encore plus grande à l’écoute de l’adjointe à la culture en Conseil municipal hier, 1er mars : notre stratégie « c’est sûrement pas de répondre à une succession de sollicitations ». Une sollicitation ? Le don d’une œuvre de Derbré ?  C’est le monde à l’envers : c’est une gratification dont la Ville doit s’honorer et s’enorgueillir.

Cependant, on a senti Madame le Maire peu à l’aise à maintenir cette position, hier en séance, estimant qu’il manquait à Biarritz « un espace où exposer des artistes internationaux ». L’idée ne manque pas de panache et fait naître quelque espoir. L’Océan de Louis Derbré y aurait une place de choix, peut-être la première. Ce serait un regret que Madame le Maire ne reprenne elle-même un dossier qui lui aura échappé. Reconnaître qu’un jugement fut hâtif n’est déshonorant pour personne ; revenir sur une décision non définitive serait à l’honneur de la Ville de Biarritz et de son premier magistrat.

1 Sud-Ouest Pays basque du 6 février 2021, double page 18 et 19

2 commentaires sur “Louis Derbré à Biarritz ?

  1. Je partage complètement votre avis. Ce don est une marque d’affection et d’amitié de la part de la famille de Louis Derbre qui est biarrote à part entière . Je ne comprends pas que l’entourage du maire lui fasse signer des propos indignes de la République une et indivise? Il faut que madame le maire pour qui j’ai du respect et une estime personnelle indépendamment de nos engagements politiques reprenne cette malheureuse méprise d’autant qu’il ne s’agit pas d’une œuvre internationale mais d’un artiste national certes reconnu sur le plan international.

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