Garde La Négresse, Maider !

Notre terre est une terre de passage où s’arrêtèrent nombreux ceux qui ne croyaient qu’y passer, car elle est une terre d’accueil et de rencontre. Ils marquèrent souvent leur séjour d’une empreinte définitive. C’est de l’est et du sud de la Méditerranée que nous sont venues les influences les plus déterminantes, celles auxquelles l’Europe méridionale est la plus redevable. Plus récemment, Espagnols, Britanniques et Russes ont façonné nos paysages urbains. Le Pays basque, et particulièrement la très cosmopolite Côte basque, s’est ainsi toujours démarqué des attitudes habituelles de crainte ou de répulsion vis-à-vis des cultures qui lui sont étrangères. 
Monsieur Karfa Diallo et ses amis nous font un bien mauvais procès en condamnant notre « La Négresse ». Monsieur Diallo se fendit en 2017 d’un ouvrage qu’il intitula Senghor, l’Africain universel. Ce «l’» devant Africain est terriblement dérangeant : si Senghor est l’Africain universel, que sont les autres ? Accordons à Monsieur Diallo le bénéfice du trouble.

Bien malgré lui, il donne raison à Monsieur Guaino, auteur du fameux discours de Dakar que prononça le président Sarkozy le 26 juillet 2007. Il n’en est resté que le maladroit regret « que l’homme africain [ne fût] pas assez entré dans l’Histoire », ses nombreux détracteurs prenant soin d’omettre ce qui précédait, à savoir qu’il « y a eu la traite négrière, il y a eu l’esclavage, les hommes, les femmes, les enfants achetés et vendus comme des marchandises. Et ce crime ne fut pas seulement un crime contre les Africains, ce fut un crime contre l’Homme, ce fut un crime contre l’Humanité tout entière (…). La colonisation fut une grande faute qui détruisit chez le colonisé l’estime de soi et fit naître dans son cœur cette haine de soi qui débouche toujours sur la haine des autres ». Il n’est pas de bon ton de donner raison à Monsieur Guaino. Pourtant que redire à cela ? Et ce dernier point : « La haine de soi qui débouche toujours sur la haine des autres »…

En revanche, Monsieur Diallo se démarque du Senghor qu’il veut honorer. Senghor qui défendait Camara Laye pour L’Enfant noir1 en ces termes : « Lui reprocher de ne pas avoir fait le procès du colonialisme, c’est lui reprocher de n’avoir pas fait un roman à thèse (…), c’est lui reprocher d’être resté fidèle à sa race, à sa mission d’écrivain ».2

Les tenants de la suppression de cette appellation « La Négresse », relèvent du mouvement décolonial et de la Cancel Culture. À ces termes, on préfère celui de faux évolutionnisme que Claude Lévi-Strauss définit comme « une tentative pour supprimer la diversité des cultures tout en feignant de la reconnaître pleinement ».3

La Gare de La Négresse au XIXe siècle

On accepterait leur revendication si elle reposait sur une argumentation analytique et historique. Ils en appellent à l’Histoire sans en avoir la rigueur scientifique et ne l’invoquent qu’en fonction de critères idéologiques. Selon eux, le colonialisme fut un système exclusivement blanc et occidental. Ils devraient reprendre l’ensemble des systèmes coloniaux qui jalonnent l’Histoire, de Rome à l’époque contemporaine et à travers tous les continents. On connaît l’importance des colonisations arabes et ottomanes, l’importance du commerce des hommes et femmes d’Afrique noire par ceux d’Afrique du nord, sans lequel la traite négrière n’aurait pu être ce que, hélas, elle fut. De là, selon eux, découle l’état déplorable des économies africaines, son sous-développement économique, éducatif et démocratique et l’ostracisation dont seraient victimes nombre de personnes de couleur installées dans nos pays d’Europe occidentale. C’est oublier que de nombreux peuples africains sont soumis à des dictatures et à l’usurpation de leurs richesses par des catégories, souvent ethniques, dont l’Occident n’est en rien responsable, même si certains occidentaux n’y sont pas étrangers. Si sur les épaules de Monsieur Diallo pèse l’Histoire de son peuple, on se refuse à supporter les actes de contemporains qui nous sont aussi étrangers qu’à lui-même. On prend souvent l’exemple de Madagascar, l’un des pays les plus pauvres du monde, qui bénéficiait de grandes ressources en eau douce, donc de possibilités de cultures vivrières suffisantes à son peuple qui pourtant meurt de faim. N’est-on ici devant un exemple, et ils sont nombreux, d’un esclavage intra-africain ?

Léopold Sédar Senghor…

A contrario, on observe les conséquences de la colonisation puis de la décolonisation françaises en Asie du sud-est. Son développement économique a été fulgurant, les universités y sont parmi les meilleures du monde, quant aux populations qui ont choisi de s’établir en France, y compris celles issues des boat-people du Viet-Nam puis du Cambodge, elles se sont intégrées au mode de vie occidental et ne s’approprient nullement les théories de la décolonisation. Leur culture et leurs arts sont toujours aussi vivaces ; le nouvel An chinois n’est pas une manifestation revendicative, il est une fête pour tous les Parisiens. Pour les idéologues, l’Homme jaune asiatique serait-il un Homme blanc européen comme les autres ?

Ces mouvements ne cherchent pas à instruire sur les facettes des mouvements coloniaux et leur complexité, ils ne cherchent qu’à condamner le mâle européen blanc, source de tous les malheurs dont ils se disent héritiers voire victimes eux-mêmes. Comme l’accusation de racisme est utile ! Elle joue sur la culpabilité de l’Homme blanc. Combattre ou critiquer les racialistes radicaux serait faire preuve de racisme envers les non-blancs.

…de l’Académie française

Les catégorisations raciales ou culturelles sont stériles, conduisent à l’ostracisme et sont sources de conflits. Elles réintroduisent la notion de race sous couvert d’obscurantisme et de victimisation, quand Claude Lévi-Strauss démontrait dès 1952 que les races n’existent pas et qu’elles sont une invention du XIXe siècle. Il décelait que « tout progrès culturel est fonction d’une coalition entre les cultures ».4 On ne va pas gloser sur ce terme de progrès culturel qui nous emmènerait trop loin. Admettons simplement qu’il prête à confusion. 

Ainsi, les revendications illégitimes de groupes racialistes, décoloniaux, indigénistes, réductionnistes, bref, radicaux et extrémistes, sont irrecevables. La Négresse n’est plus celle de Monsieur Diallo : elle est nôtre autant qu’elle est sienne. Elle est en tout cas beaucoup plus biarrote que bordelaise. Retirer de nos yeux le signe du mal n’effacera pas le mal. Au contraire : il contribuera à l’oubli ; le remède serait pire que le mal.

Quelque quarante ans après Lévi-Strauss, Léopold Sédar Senghor énoncera magistralement cette idée de coalition en ses propres termes : « Toutes les cultures, de tous les continents, races et nations sont, aujourd’hui, des cultures de symbiose, où les quatre facteurs fondamentaux que sont la sensibilité et la volonté, l’intuition et la discursion jouent, de plus en plus, des rôles équilibrés. »5

1 Camara Laye, L’Enfant noir, éd. Plon, Paris, 1953
2 Léopold Sédar Senghor, Liberté 1, Le Seuil, Paris, 1964
3 Claude Lévi-Strauss, Race et Histoire, Unesco, Paris, 1952
4 Ibid.
5 Léopold Sédar Senghor, Liberté 5, Le Dialogue des Cultures, Le Seuil, Paris, 1993

Lire aussi Gare à La Négresse !

7 commentaires sur “Garde La Négresse, Maider !

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