L’Église et ses enfants

La lecture du rapport Sauvé nous a demandé du temps, beaucoup de temps. Elle semble facile car il est remarquablement construit et écrit, dans une langue simple, sans verbiage et aisément accessible. 

Elle est en réalité très difficile et extrêmement pénible. Elle n’a pu se faire d’un trait. Des moments de répit ont été nécessaires, souvent pour reposer son esprit que la froide exposition de faits atroces mettait à mal ; parfois pour reprendre sa respiration. Il ne s’agit pas d’une image : la relation d’événements et certains témoignages furent physiquement oppressants.

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Au-delà des chiffres vertigineux qui ont été largement commentés, on note deux termes terribles : mort et systémique. L’un et l’autre révèlent l’horreur de mises à mort par une institution. Même en écrivant ces mots on s’arrête à cause de leur énormité. Oui, ce fut bien cela et c’est terrifiant.

Avant de lire le rapport, on a voulu le moins possible écouter d’interventions médiatiques ; on ne voulait pas avoir d’idée préconçue. On a entendu un court extrait d’interview du président de la Conférence des évêques de France et un moment de l’intervention du Président Sauvé devant une commission du Parlement, sans avoir noté laquelle.

L’Église

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Le titre du rapport est parfait : Les violences sexuelles dans l’Église catholique – France 1950 – 2020
Il est bien écrit dans et non de l’Église ; puis Église catholique – France, et non Église catholique de France. Jamais dans le corps du texte l’expression Église de France n’est employée ; le choix de ces mots n’est pas anecdotique, il est fondamental.

L’Église est l’assemblée de tous les croyants réunis par le baptême. En outre, l’adjectif catholique signifie universel. Il n’est donc pas question de diviser l’Église en autorités nationales. Elle est une, apostolique et romaine. Si l’étude a porté sur la France, sa portée est universelle et touche l’ensemble de l’Église catholique.

Le terme « l’Église » ne désigne qu’ensuite, et par facilité, sa seule hiérarchie. Le rapport ne traite pas des sévices exercés par la communauté des croyants, mais bien au contraire subis par elle (il note que les violences subies par des enfants extérieurs à l’Église ont été extrêmement rares) ; il ne traite de la communauté des baptisés qu’en tant qu’ils sont ou furent victimes de leur hiérarchie. 

Le temps

On a lu des conclusions hâtives de prétendus experts condamnant l’Église à une disparition rapide. S’il s’agit de l’Église en tant que hiérarchie, on ne saurait s’aventurer à quelque pronostic, mais des bouleversements sont probables. S’il s’agit de l’Église en tant que communauté des baptisés, le vœu – car sous la prétendue analyse pointait l’espoir – de la voir disparaître se réalisera-t-il ? Assurément non. Le temps de l’Église n’est pas celui de la télévision et tant qu’il y aura deux chrétiens, il y aura une Église.

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Quant au temps de réaction au rapport Sauvé, il est encore différent et doit être d’abord celui de la réflexion et de l’interrogation. Ce qui ne convient évidemment pas aux médias qui veulent une réaction immédiate au fallacieux prétexte que la population l’attend, où toute réponse doit être oui ou non, blanc ou noir. Certains sont tombés dans le panneau.

Le premier d’entre eux est le président de la Conférence des évêques de France à qui l’on a envie de rappeler qu’il a le droit de douter. Oh certes, l’hésitation est mal perçue ; mais le doute cartésien est constructif et quiconque a le droit de se poser une question sans y apporter de réponse dans l’instant. Le « je ne sais pas » ou « je ne sais plus » ne manquant pas, en l’occurrence, de dignité. On peut convenir sans être donneur de leçon, qu’il aurait pu mieux préparer la réponse à l’inévitable question. Sur le secret professionnel, et celui de la confession en est un, la jurisprudence de la Cour de Cassation est constante, dont une seule conclusion est à tirer : le droit canon ne prime ni ne contrevient au droit français.

Le courage

Il a fallu un courage certain aux Conférences3 des évêques de France et religieux et religieuses de France, pour oser une telle étude totalement indépendante, menée par un homme à la droiture incontestée qui fut un grand serviteur de l’État, selon l’expression consacrée, Monsieur Jean-Marc Sauvé. Il est devenu un grand serviteur de l’Église. Si de semblables études furent menées ailleurs, jamais ne furent réunies les conditions d’une telle liberté, d’une telle qualité et d’une quasi exhaustivité de travail. Jusqu’aux membres de la commission qui furent choisis par le président Sauvé et par lui seul, sans que les deux Conférences eussent à y dire quoi que ce fût. 

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Elles y ont été poussées, certes. Trop d’événements tragiques encombraient les associations et les journaux, les émissions et les prétoires. Trop de victimes criaient leur détresse et leur désespoir ou, plus exactement, trop de cris de victimes devenaient audibles et déchiraient le ciel d’un enfer trop longtemps caché.

Il n’empêche : même si la réaction ne pouvait être autre, elle a le mérite d’avoir été. Jamais une institution puissante n’eut une telle audace : ébranler sa propre structure, ébranler ses fondations, ébranler ses fidèles, ébranler le monde, sachant a priori qu’elle devrait boire le calice jusqu’à la lie. Il n’y a dans cette expression aucune ironie : la hiérarchie de l’Église souffre jusqu’au bout d’avoir tu mot le plus tabou pour elle depuis des temps immémoriaux, le sexe. A force de ne pas l’aborder frontalement, le sexe était devenu exclusivement la déviance du sexe. 

Tous coupables ?

On a entendu un prêtre appeler les catholiques à endosser collectivement ces crimes. Catholiques jusqu’au bout de la faute, en Église jusqu’au bout de l’horreur. On eut une réaction instinctive : « ah non ! ». Depuis, on s’applique à soi-même le précepte que l’on énonçait plus haut : réfléchir, douter, ne plus avoir de quelconque certitude.


1 Témoignages écrits anonymes présentés en annexe au rapport.
2 Le titre complet du rapport est : Les violences sexuelles dans l’Église catholique, France 1950-2020. Rapport de la Commission indépendante sur les abus sexuels dans l’Église, octobre 2021.
3 La Conférence des évêques de France, CEF, et la Conférence des religieux et religieuses de France, CORREF, sont les deux commanditaires du rapport Sauvé. On peut rappeler que le président Sauvé et les membres de la commission ont travaillé bénévolement.

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