Cecilia Bartoli impromptu

ou les joies du covid

Un rebond du covid aux Pays-bas et voilà le concert de Cecilia Bartoli, prévu ce vendredi 3 décembre au Concertgebouw d’Amsterdam, annulé en début de semaine. L’Opéra de Bordeaux s’engouffre dans la brèche : l’Auditorium étant libre ce soir, la diva viendra s’y produire. Les mille cinq-cents places sont parties comme, en son temps, pour un concert de Johnny. Bonheur d’internet qui permet à distance de doubler les Bordelais attardés : plus de place, puis trois places, puis plus de place, puis deux places : vite réfléchi, on clique.

Caravage – Déposition – 1602

Des arias de Vivaldi, la célèbre Ode à sainte Cécile de Hændel, un concerto pour hautbois de Marcello dont l’adagio est un tube, puis l’admirable Stabat Mater de Pergolese, l’une des cinq Séquences remontant au XIVe siècle, dont le texte est l’un des plus douloureux du rite catholique : « La Mère douloureuse se tenait, en larmes, près de la croix où son fils était pendu ». Souvent dans les œuvres relatives à la mort se révèle le génie des hommes. Elles traduisent l’idée que l’artiste s’en fait : une tragédie, un drame, une douleur, une espérance ?
Ce Stabat Mater est l’opus ultime d’un Giovanni Battista Pergolesi qui mourra à vingt-cinq ans à peine (1710-1736). Bach lui-même le tenait pour un chef-d’œuvre accompli. S’il y domine le mode mineur, il avance du sombre tragique à la lumière de l’Espérance.

On a découvert à cette occasion un admirable ensemble baroque, les Musiciens du Prince-Monaco dont Cecilia Bartoli est fondatrice et directrice artistique. Il est plaisant de voir la tradition des XVIIe et XVIIIe siècles, de princes et monarques s’entourant des meilleurs musiciens du continent, perdurer sur ce toujours étonnant Rocher, étonnant pour tant de raisons et, ici, la meilleure, le « soutien immédiat de SAS le Prince Albert II et de SAR la Princesse de Hanovre ».
Vingt-deux musiciens (cordes, clavecin, orgue positif et théorbe1), réunis par Mademoiselle Bartoli et dirigés d’une précision parfois tranchante par Gianluca Capuano. Un régal de délicatesse et de vigueur, de précision et de cohésion. La salle retient son souffle dans des pianissimos à peine audibles où l’on doit aller chercher le son de toute sa concentration. Ce sont ces moments-là qui font toucher au sublime de la musique, ceux où elle ne résonne plus que dans nos têtes alors qu’a peut-être cessé toute vibration de l’air : on ne sait plus si l’on entend ou si l’on désire entendre encore. 

Cecilia

Mais on n’a d’yeux que pour la rayonnante Cecilia. Elle happe le public de sa présence scénique ; en un sourire, c’est gagné. Point d’air de bravoure dans ce programme, c’est une voix tout en finesse qui s’offre à l’auditeur. La divine Cecilia et le contre-ténor Carlo Vistoli, complices à souhait – c’est la qualité supérieure d’ensembles qui tournent une saison complète avec le même programme, aux rencontres d’un soir – dessinent un Stabat Mater homogène, dans lequel la diva se fond, elle qui nous a habitués aux envolées vocales. Cependant, la rigueur du travail et la prouesse sont les mêmes. Il faut autant de contrôle de la sublime voix pour tenir les pianissimos pendant un temps infini et sans reprendre sa respiration que pour tracer les fulgurantes volutes des opéras de Vivaldi. La voix est parfaitement posée, le timbre est chaud, les ornements bienvenus et sobres, la diction est impeccable puisqu’on comprend tout, y compris les paroles que l’on ne connaît pas. Quant à la dynamique de l’ensemble, elle fait avancer sans cesse, dans un parfait respect du texte mais une totale liberté.

La Liberta
Mademoiselle Bartoli offre deux bis qui obligent le Bordelais à se départir de sa froide réserve : L’Amen du Stabat Mater adapté par Bach dans son Tilge, Höchster, meine Sünden et le Lascia ch’io pianga extrait de l’opéra Rinaldo de Hændel :
Laisse-moi pleurer mon sort cruel
Et que tu aspires à la liberté




1 Le théorbe est en quelque sorte un luth grave, il est un peu au luth, ce que le violoncelle est au violon

3 commentaires sur “Cecilia Bartoli impromptu

    1. En le réécoutant à l’instant, ce que je n’avais pas fait depuis longtemps, je m’aperçois que l’interprétation est peut-être un peu datée. Elle manque de nerf. Jacobs la rendrait davantage incisive aujourd’hui, une 40taine d’années après. Cependant, il FAUT écouter Sebastian Hennig et sa voix « hors sol », comme disent les d’jeun’s !

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