La Peste

Puisqu’il faut l’appeler par son nom…1

La première grande pandémie bien connue est la peste noire du XIVe siècle : elle dévasta l’Europe. Les historiens estiment qu’elle tua près de 50 % de la population européenne, soit environ 50 millions d’individus. Avec l’Asie le nombre atteindrait plusieurs centaines de millions. Plusieurs centaines de millions de morts ! Au-delà de l’énormité du nombre et de l’émotion qu’il suscite, tentons de voir ces faits rationnellement, froidement, cyniquement me reprocheront certains : à l’échelle de l’Histoire, c’est peu. Au point que, hors les historiens, nous les avions oubliés. Le monde s’en est relevé.

Une telle hécatombe influa sur les mouvements de population, détermina le cours de guerres, influença l’économie pendant des décennies. On estime, par exemple, qu’elle accéléra la chute de l’Empire byzantin et la prise de Constantinople par les Turcs en 1453, une des dates symboliques, avec 1492, de la fin du Moyen-Âge. La fin d’un Âge : n’est-ce pas considérable ? Cette assassine épidémie eut des relents, entrecoupés de pauses, dans les siècles suivants. Les scientifiques ne cernent pas bien les causes de ces alternances qui durèrent jusqu’au XIXe siècle et qui, par les effets de la démographie, accélérèrent la révolution industrielle : n’est-ce pas considérable ? Si le destin de quelques siècles s’en trouva transformé, le monde s’en est relevé.

Avant d’aller plus loin, on veut constater quelques permanences de l’Histoire. La peste de 1350 n’est pas le covid de 2020, nous sommes d’accord. Ils ont cependant déjà des points communs : 

  • On ne sait qu’observer leurs effets, s’en protéger en se mettant en quarantaine et on ne leur connaît pas de traitement.
  • L’Histoire ne retiendra peut-être d’eux que leurs graves conséquences sociales et démographiques temporaires. Il n’empêche que l’une en eut et l’autre en aura.
  • L’autre comme l’une amènent certains à tenter de reconsidérer le monde et la vie dans le monde pour envisager une Renaissance.

Laissons à l’avenir le soin d’en trouver d’autres.

Évidemment, les ravages d’aujourd’hui ne sont pas ceux de jadis. Les sciences, la médecine et l’hygiène entre autres, nous épargnent le vaste charnier que dut être l’Europe au XIVe siècle. Des découvertes fondamentales ont participé à l’allongement de l’espérance de vie en Occident, au point qu’il est devenu une quête sans fin, un but de la médecine moderne, un objet de recherches incessantes et même une compétition destinée à retenir le plus vieil Homme sur Terre pour le livre des records. Aux dépens de la qualité de la vie. L’allonger, mais à quel prix et laquelle ? Respirer ? Ou vivre ?

De cette épidémie planétaire de SARS-COV-2 il nous faudra tirer de grandes leçons que nos sociétés occidentales individualistes n’avaient su retenir, dont la première : la vie a une fin. Mieux : la vie doit avoir une fin. C’est cet oubli qui a mené aux situations terribles dont je m’émouvais déjà au printemps2 et dont on ne cesse depuis de ruminer le drame : pour éviter à nos parents de risquer la mort, on les a laissé vivre d’épouvantables semaines d’abandon voire mourir dans une, ou pire, d’une infinie solitude. Comment avons-nous laissé traiter nos vieux ? 

Ah ! On n’a plus le droit de dire les vieux et on ne peut plus parler de vieillesse. Évidemment, s’il n’y a plus de vieux, il n’y a plus de mort ! Puisqu’on avait oublié qu’ils pouvaient mourir, ils ne mourraient donc pas. « On a débranché l’économie pour ne pas avoir à débrancher des nonagénaires » disait André Comte-Sponville en septembre dernier. Le philosophe n’est pas de mes références, mais il mit le doigt sur l’aberration d’un système qui s’est retrouvé cul par-dessus tête. Hélas, le drame n’est pas que nombre d’entre eux soient morts, ce qui est dans l’ordre des choses, le drame est qu’ils soient morts sans amour, ce qui est contraire à l’ordre de la vie.  

Eh bien non ! Notre peste n’est pas ce covid. Notre peste moderne est le renoncement volontaire au sens de la vie et de son déroulement, de sa conception au dernier souffle. « Perte de valeurs », « perte de repères » : combien de termes de ce genre dont on nous rebat les oreilles nous ont fait perdre le sens des mots donc le sens des choses, le sens de la vie, le sens de l’Homme ? Tant de détails pour tant de conséquences et tant de bêtise pour tant de vanité. « La bêtise est quelque chose d’inébranlable […], elle est de la nature du granit, dure et résistante », écrit Flaubert qui en avait goûté. 

1 Merci Jean de La Fontaine, Les Animaux malades de la Peste
2 Ici

À suivre… La Peste 2

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